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Interview Alain BOUREGBA

« Expliquer à un enfant que papa ou maman est en prison c’est d’abord lui demander de pouvoir en parler lui même. Il ne s’agit pas d’imposer nos mots à l’enfant. Il s’agit de l’aider à en formuler qui lui soient propres. L’enfant perçoit la réalité de la séparation et de l’éloignement, il perçoit ce qui arrive à son parent. Il a besoin de le mettre en mots, il faut qu’il puisse se faire un récit à lui même.

Il est préférable de rester évasif sur les motifs de la détention d’un parent, il ne faut pas imposer à l’enfant des vérités qui le brutalise, il faut avoir le souci de préserver en lui l’envie de chercher la vérité. Si on lui assène des vérités trop lourdes, on le prive de sa curiosité. Quand on décide de ne rien dire et que l’on invente des motifs qui ne sont pas la vérité, s’agissant de mensonges inventés par des tiers, il s’agit de préjudices qu’il faut corriger. S’agissant de mensonges exprimés par le parent c’est plus compliqué. C’est souvent un mensonge d’évitement et il est parfois préférable que le parent évite de dire la vérité plutôt que de dire une vérité qui l’étouffe et plutôt que de vouloir se contraindre à la dire et qu’il montre à son enfant qu’il n’a pas la maîtrise ni de son histoire ni de son futur.

Quand les enfants connaissent bien la situation de leur parent détenu, on les invite souvent à garder le secret et c’est extrêmement lourd à porter. Ce qui est lourd c’est le secret qu’on demande de partager, car celui-ci coupe l’enfant de ses camarades, du contact spontané qu’il peut avoir à autrui. Il en perd la capacité qu’il a de s’inclure dans la société, cela le coupe du monde. Les conséquences que l’on observe chez l’enfant qui a des parents détenus, sont liés a cet évitement de la socialisation. Ce sont des enfants qui peuvent être repliés ou bien dans une violente indignation, ou dans une colère sourde, c’est la conséquence majeure que l’on observe. S’agissant de petits enfants on observe des manifestations plus brutales mais qui le sont dans l’immédiat, qui ne le sont dans la suite: des cauchemars, des effondrements dépressifs, un perte de l’imaginaire, une tristesse abondante. Ce sont des manifestations qui émeuvent l’entourage et l’amène à soliciter de l’aide et du soutien, ce sont des réactions normales à des situations qui ne le sont pas. Les réactions sourdes et qui passent beaucoup plus inaperçues sont d’avantage inquiétantes. Elles sont plus durables: le repli sur soi, l’évitement du contact avec autrui, le sentiment profond de partager l’opprobe qui touche son parent, le sentiment honteux, tout ce qui coupe du lien social.

Le maintien du lien est fondamental et l‘expérience du parloir si elle peut être difficile n’est pas traumatisante. Ce qui est traumatisant c’est ce que l’on ne peut pas mettre en mots. C’est bien évidemment triste de voir son parent enfermé dans une prison mais ce n’est pas traumatisant, car ce qui est traumatisant, c’est ce que l’on ne peut pas dire, pas mettre en mots. Aussi pour éviter le traumatisme il vaut mieux confronter l’enfant à ce qui peut être triste et douloureux.

En presque 30 ans de création des Relais Enfants Parents ce que nous avons pu mesurer ce sont deux choses essentielles: la première c’est de mesurer combien c’est utile à un enfant de lui permettre le contact avec son parent. Combien il est important que ce lien soit nourri, faute de l’être il ne s’érige que sur le mode imaginaire, et enfle de façon dramatique ou de façon idéalisée, peu importe, mais on a alors un parents qui enfle et envahi. Le deuxième constat est que nous n’avons eu aucune remarque de parent qui regrettent que l’on accompagne l’enfant auprès et que l ’on soit auprès de lui. Le parent en détention est en difficulté et il a besoin d’être aider à être parent quand il est en contact avec son enfant. Il est utile de travailler avec le parent, il est utile d’accompagner l’enfant.

Alain BOUREGBA